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Prouesses et Úpouvantables digestions du redoutÚ Pantagruel: Mais o¨ est le Rabelais que j'aime?

Cette production, la première de la saison dans la grande salle du théâtre Denise-Pelletier, s’inspire de Rabelais. Et si j’ai admiré la qualité des décors, des costumes et des éclairages de Prouesses et épouvantables digestions du redouté Pantagruel, je ne peux pas en dire autant du texte qui m’a laissée sur ma faim.

 

Bien sûr, l’œuvre de Rabelais est gigantesque, touffue, remplie d’artisanat linguistique et de situations grotesques. De son vivant, au 16ème siècle, son œuvre a été interdite pour obscénité. Mais il y a aussi chez cet écrivain les thèmes du respect de la nature, de la diversité, de l’amour de la liberté et le refus des contingences et des diktats qui entravent la pensée et le plaisir simple de vivre, de boire et de manger. Gabriel Plante ne semble avoir retenu que le côté scatologique et irrévérencieux de Rabelais, oubliant l’humanisme de cet homme qui était, ne l’oublions pas, un homme de la Renaissance.

 

Trois personnages, Le Pèlerin (Paul Ahmarani), Frère Jean (Nathalie Claude) et Ponocrate (Renaud Lacelle-Bourdon) se retrouvent dans l’estomac du géant Pantagruel après avoir été avalés par celui-ci. Ils seront rejoints par Panurge (Cynthia Wu-Maheux) et vont deviser principalement sur les pets et la merde, n’évitant aucune allusion, souvent très littérale, à ces fonctions naturelles. Le résultat s’avère grossier, parfois vulgaire et ne suscite pas beaucoup d’hilarité.

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Dany Laferrière prête sa voix à Rabelais qui fera une apparition à la fin de la pièce en amalgame du bonhomme Pillsbury et du Bibendum de Michelin et il y aura une bonne blague sur l’Académie française. Nathalie Claude en Frère Jean fait preuve d’un extraordinaire sens comique, Renaud Lacelle-Bourdon est un professeur délicieusement pontifiant et Paul Ahmarani, ce Pèlerin désespéré, n’est plus capable de rire et a donc perdu ce qui fait le propre de l’homme. Cynthia Wu-Maheux, Panurge au féminin, crie un peu trop et si des moutons font leur apparition dans la pièce, le lien n’est jamais apparent entre ce qui se produit et l’esprit rabelaisien voulant dénoncer ceux qui suivent sans se poser de question, situation on ne peut plus d’actualité encore aujourd’hui.

 

Car, avouons-le, bien peu de gens qui vont voir cette pièce ont lu et connaissent Rabelais. Et il y a bien davantage chez cet auteur que ses blagues pipi-caca-poil. Rabelais prône la solidarité et la convivialité pour aider les humains à résoudre les énigmes de leur existence. Il n’y a qu’une très légère référence dans la pièce à l’abbaye de Thélème où la devise était Fais ce que voudras, ce qui ne voulait pas dire la licence totale. Rabelais croyait l’homme fondamentalement bon et à la possibilité d’une société sans contraintes ni conflits misant sur les valeurs de l’éducation et de la culture. Ce qui va bien au-delà des blagues de potaches se spécialisant dans le mauvais goût.

Rabelais a la particularité de se retrouver au carrefour d’une culture savante et d’une culture populaire, célébrant le corps humain sans fards mais aussi l’esprit, la lecture et la musique. Lorsque Panurge demande à manger en 14 langues (l’espagnol, l’italien, le basque, l’anglais, le turc, l’écossais etc.) cela devrait servir à nous rappeler que Rabelais a contribué à libérer le langage, à introduire de nouveaux mots et de nouvelles expressions et qu’il ne craignait pas les emprunts qui enrichissent les concepts de la pensée. Hélas, le texte de Prouesses et épouvantables digestions… ne s’attarde qu’au côté estudiantin et évacue la substantifique moelle de cet auteur à la fois débonnaire et profond.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Hugo B. Lefort

 

Prouesses et épouvantables digestion du redouté Pantagruel : au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 20 octobre 2018.



28/09/2018
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