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Madame Catherine prépare sa classe de troisième à l'irrémédiable

Madame Catherine s’est investie d’une mission. Avec passion et énergie elle veut préparer sa classe de troisième année (ils ont donc huit ans) à la potentielle attaque d’un tireur fou qui pénétrerait dans l’école. Ça s’est hélas déjà vu, on peut comprendre l’angoisse et l’anxiété dont Madame Catherine est pétrie et le résultat est un spectacle extraordinaire qu’on peut voir dans la salle intime du Théâtre Prospero.

 

Cette pièce d’Elena Belyea, une dramaturge de l’Alberta, traduite et adaptée impeccablement par Olivier Sylvestre est mise en scène par Jon Lachlan Stewart, dont le Big Shot  joué sur la même scène la saison dernière m’avait beaucoup impressionnée. Ce texte admirablement construit et structuré est porté par une Alice Pascual inspirée et d’une rare intensité. C’est une performance remarquable à laquelle le public assiste, de ces moments de théâtre qui demeurent dans la tête et dans l’âme. Et qui vous secoue pour un bon moment.

 

Madame Catherine est l’enseignante de la troisième année B dans une école de la grande région de Montréal. Le public (la cinquantaine de spectateurs qu’accueille la salle intime) représente sa classe. Elle va s’adresser à nous, qui portons des prénoms d’origines diverses, elle nous connaît, elle nous aime terriblement même si parfois quelques remarques sarcastiques émaillent son discours. Pour avoir déjà exercé cette profession, je vous assure que Madame Catherine est formidable: vivante, intéressante, colorée, pleine de ressources, qui utilise des accessoires, des marionnettes, le tableau de façon imaginative. On ne s’ennuie pas dans cette classe-là et je suis sûre que ses élèves l’adorent. Il n’y a qu’un seul problème: elle va utiliser ses considérables talents de pédagogue à des fins idéologiques.

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La peur qui a pris le dessus sur tout le reste dans la vie de Madame Catherine c’est de vivre une attaque avec des armes à feu dans son école. Dans une démonstration limpide et d’une logique implacable, elle explique comment cela est parfaitement plausible, comment il faut se préparer au pire, ce qu’il faut faire aussi lorsque cela se produira. Et c’est terrifiant. Au fur et à mesure que la paranoïa de l’enseignante occupe tout l’espace de son discours, elle gagne aussi les élèves… je veux dire le public. Car on ne peut s’empêcher de penser que nous ne sommes pas non plus à l’abri, Madame Catherine en faisant état dans le volet historique de son exposé en parlant de Sandy Hook, de Virginia Tech, de Columbine mais aussi de Concordia, du Collège Dawson et de Polytechnique. Vous voyez, pas besoin de donner de détails, tout le monde sait de quoi on parle.

 

Il y a des détails hilarants dans cette mise en scène: Madame Catherine qui mange un Egg McMuffin et boit du Red Bull, les commentaires qu’elle fait sur le principal de l’école qu’elle hait à cause de sa coupe de cheveux à 70$ et de son abonnement au Devoir. Mais ce qui ressort de ce spectacle où vraiment tout est excellent, c’est l’obsession qui transforme en fanatique cette enseignante qui semble correspondre aux codes de la normalité. Tiens donc, c’est comme ceux qui se convertissent au Djihad. Madame Catherine fait de l’éditorial sans nuances, mais son éloquence mise au service d’une cause, cette fois-ci la protection des enfants dans les écoles, est complètement justifiable. Qui ne voudrait pas prévenir et éviter que des enfants innocents ne soient la cible de tireurs fous?

 

Alice Pascual est percutante dans ce rôle. Tour à tour hagarde ou souriante, furibonde ou d’une gentillesse absolue, on sent l’abîme de désespoir dans lequel elle nage en même temps qu’on constate sa désintégration et j’ai été extrêmement touchée par ce personnage imparfait mais si attachant. Les derniers mots quelle adresse à sa classe sont des mots d’amour, faisant un peu oublier tous les sentiments belliqueux exprimés auparavant et qui, souhaitons-le, ne resteront pas plaqués comme des décalques sur les cahiers des écoliers. Madame Catherine prépare sa classe de troisième pour l’irrémédiable explore avec fécondité ces insondables contradictions : assurer la sécurité de tous et assurer la liberté de tous, parler de la vie en même temps que de l’anéantissement, trouver l’arme qui va faire cesser tout ce bruit et cette fureur. Mais je crois que c’est d’abord et avant tout la démonstration d’une effroyable machination visant à fabriquer des êtres timorés fuyant le moindre péril et n’osant plus rien parce qu’habités par une peur incontrôlable dans le tumulte de notre maintenant.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Zoé Roux

 

Madame Catherine prépare sa classe de troisième pour l’irrémédiable : Une production du Théâtre Surreal Soreal dans la Salle intime du Prospero jusqu’au 14 avril 2018



29/03/2018
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