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La mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller: une vie meurtrie

On dit souvent de La mort d’un commis voyageur qu’il s’agit d’une remise en question de l’ American dream. L’excellente production du Rideau vert fait évidemment état de ce thème, mais j’ai été davantage frappée par les relations tordues entre le père et les fils, des rapports déformés par le mensonge et les approximations, une situation dont la mère se fait complice.

 

Le metteur en scène Serge Denoncourt a choisi le minimalisme et la sobriété pour rendre le drame de Willy Loman, un homme usé, brimé et brisé dont on sent tout le désarroi et toute l’anxiété dès son entrée au début de la pièce. Et il n’est pas nécessaire d’en rajouter car ce texte fort et puissant, cette radiographie d’une Amérique sans pitié pour les perdants, tient formidablement la route.

 

D’un côté le père, Willy, voyageur de commerce pour la même compagnie depuis 36 ans. Son idole est un de ses collègues qui a travaillé jusqu’à 84 ans, le summum de la réussite selon Willy. Il n’y a aucun questionnement sur le fait que si les travailleurs avaient accès à un fond de pension, ils pourraient prendre leur retraite sans se retrouver dans la misère. Et qu’il faudrait peut-être remettre en question un système où on presse les gens comme des citrons pour les jeter comme une vieille serviette lorsqu’ils ne sont plus à la hauteur des performances qu’on attend d’eux. J’imagine que pour Willy et pour une tonne de ses contemporains (et pour encore bien des gens aux États-Unis) il s’agit là d’un dangereux virage socialiste. D’ailleurs la même problématique émergeait dans Glengarry Glen Ross, présenté sur la scène du Rideau vert en 2016.

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De l’autre les fils, Biff et Happy, sur qui reposaient les espoir du père. Happy, le cadet, a un job minable et Biff ne rêve que d’aller travailler sur une ferme. Ils vont pendant un moment se prêter au jeu et tenter de satisfaire ce père qui ne rêve que de les voir se lancer en affaires et de réussir là où lui a échoué. Mais tout ce monde manque singulièrement d’envergure et de détermination, d’ambition quoi. On ne peut pas en vouloir à un père de désirer mieux que ce qu’il a connu pour ses fils, mais on est un peu découragé devant les œillères qu’il s’acharne à garder, devant l’absence de lucidité qu’il manifeste, devant sa monomanie, répétant toujours les mêmes diktats, les mêmes clichés, s’acharnant à croire que parce que ses fils sont de beaux garçons avenants, ils ont tout pour réussir dans la vie. Eh non, ça ne marche pas nécessairement comme ça.

 

La distribution de cette pièce est impeccable. Tous les rôles secondaires sont investis par de très bons comédiens mais mentionnons la présence de Robert Lalonde qui incarne le frère de Willy, celui qui a réussi. Et il le fait avec une prestance et une noblesse goguenardes. Marc Messier rend son personnage de Willy Loman avec la conviction d’un colosse aux pieds d’argile vacillant sur son socle. On sent la fragilité de cet homme et la tendresse qui l’habite mais aussi tous les rêves qu’il a vu s’écrouler au cours de sa vie, le laissant amer et désillusionné. Louise Turcot est superbe dans le rôle de Linda, la femme qui soutient son mari même si elle est traitée parfois comme un chien. Les fils, joués par Eric Bruneau et Mikhaïl Ahooja, sont parfaits, tout à fait conscients de la déception qu’éprouve leur père face à eux, mais ne pouvant s’empêcher d’être menteurs et frimeurs pour tenter de le satisfaire. Eric Bruneau est particulièrement touchant lors d’une scène vers la fin où il se révèle le miroir lucide et douloureux de Willy, refusant de continuer de vivre dans de stupides illusions, acceptant d’être ce qu’il est : vertigineusement ordinaire.

 

L’humour ne coule pas nécessairement de source chez Arthur Miller. Il y a des répliques drôles et qui font mouche dans cette pièce, découlant principalement de l’aveuglement et de la naïveté des protagonistes. Mais au cœur de cette tragédie, Miller glisse une allusion à Joe Dimaggio, le célèbre joueur de baseball, qui épousera Marilyn Monroe en 1954. Le dramaturge épousera l’actrice en 1956, après son divorce d’avec Dimaggio.  Le texte de La mort d’un commis voyageur a été écrit en 1949. Cela m'a beaucoup amusée. Arthur Miller, visionnaire?

 

Dans La reine morte d’Henry de Montherlant, Ferrante dit à son fils : Je vous reproche de ne pas respirer à la hauteur où de respire. (Je sais, plus personne ne lit Montherlant). Et si je mentionne cette phrase c’est parce qu’il s’agit d’un roi qui s’adresse à son héritier. Et que Willy Loman ne peut même pas prétendre à respirer à une certaine hauteur puisqu’il a toujours accordé son souffle avec ce qu’il y a de plus médiocre, se contentant de mentir et de rêver, de se raconter des histoires à lui-même et de projeter sur ses deux fils des aspirations aussi grandioses qu’absurdes. Willy Loman est la victime de l’univers brutal dans lequel nous vivons, et sa tragédie c’est qu’il prétend tout savoir alors qu’il n’a jamais rien appris.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Jean-François Hamelin

 

La mort d’un commis voyageur : Au Rideau Vert jusqu’au 4 novembre 2017.



09/10/2017
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