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La cloche de verre: Sylvia Plath incarnée

Enfin! Je vais pouvoir parler des Gilmore Girls dans une critique de théâtre.

 

Dans un épisode de cette adorable série, le chauffage chez Lorelai ne fonctionne plus. Pendant que Luke s’affaire à le réparer, Lorelai et sa fille, Rory, grelottent, assises à côté du four à gaz dans la cuisine. Lorelai dit alors : Now, I understand Sylvia Plath.

D’accord, c’est un humour un peu macabre. Mais les Gilmore Girls contenaient souvent des références littéraires dont je me délectais. Et celle-ci, faisant allusion au suicide en 1963 de Sylvia Plath qu’on a retrouvé la tête dans le four à gaz après qu’elle eut souffert de dépression toute sa vie, m’est apparue comme un hommage, peut-être un peu sarcastique, à cette talentueuse jeune femme de 30 ans qui n’en pouvait plus de vivre avec toute cette souffrance qui l’habitait.

 

C’est au Théâtre Prospero, dans la salle intime, un lieu parfait, que je suis allée voir cette production du Théâtre de l’Embrasure. Il y avait la tempête, soit dit en passant, mais les vrais amateurs de théâtre n’ont pas peur de se transformer en bonhomme de neige. Ce fut mon cas et je ne l’ai pas regretté.

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La scène nue et noire accueille les deux comédiennes. Très peu d’accessoires, le plus significatif étant un manuscrit dont les feuilles joncheront le sol. Les éclairages et une musique discrète vont créer l’atmosphère de ce spectacle de 55 minutes qui raconte, dans une transposition autobiographique, les événements et les réflexions qui émailleront le stage à New York que Sylvia Plath avait obtenu en 1953 après avoir gagné un concours littéraire. Elle a 19 ans, elle veut écrire mais est persuadée qu’elle manque de maturité et d’expérience pour produire quelque chose d’important. Elle est aussi tiraillée entre ce désir de création et cette volonté d’autodestruction qui la ronge. Elle fera plusieurs tentatives de suicide et tentera toute sa courte vie de concilier l’irréconciliable.

 

Les deux comédiennes incarnent Sylvia Plath-Esther à différentes époques. Elles se ressemblent étonnamment, habillées de la même façon avec jupes et jupons, petites blouses blanches, cardigan, les cheveux retenus par un bandeau, très années 1950. Si Marie-Josée Samson n’est qu’Esther en 1953, Marie-Pier Labrecque, ludique parfois, ajoute à son Esther quelques autres personnages avec lesquels elle nous fait naviguer sans écueils. Il y a des allées et venues dans le temps et des mises en abymes mais le résultat est limpide grâce à la simplicité voulue de la mise en scène de Solène Paré et au rendu sensible et brillant d’intelligence des deux protagonistes.

 

Le spectacle n’est pas exempt d’humour. Esther sera demandée en mariage par un Buddy qui réunit tous les clichés du College boy américain qui attend de sa future épouse qu’elle tienne sa maison et prépare ses repas. Il ne sait visiblement pas à qui il a affaire. Esther ne donne pas dans les choses futiles. Ce stage à New York dans un magazine féminin où ces jeunes filles intelligentes et de bonne famille courent de défilés de mode en cocktails mondains tout en tentant de faire bonne impression afin de s’assurer une éventuelle carrière apparaît d’un vide abyssal à Esther, elle qui se sent inadéquate, étrangère à ce monde, aliénée de ses semblables. Marie-Josée Samson et Marie-Pier Labrecque rendent tout cela avec une précision et une délicatesse infinies.

 

En parallèle, la pièce évoque l’exécution en juin 1953, de Julius et Ethel Rosenberg, ce couple de juifs américains accusés et condamnés pour espionnage au profit de l’Union soviétique après un procès marqué par les irrégularités. Leur mort sur la chaise électrique a frappé l’imaginaire de Sylvia Plath elle qui, plus tard, subira de nombreux traitements aux électrochocs.

 

Il y a une qualité hypnotique à ce spectacle. J’ai été happée dès le départ par ce texte si fort, à la fois dur et tendre, adapté et traduit magnifiquement par Suzie Bastien. On y sent toute la fragilité de l’écrivain, toute sa volonté aussi de surmonter cette obscurité en elle, ce trou noir qui la dévorera ultimement.  À 19 ans elle est triste et fatiguée. Et les comédiennes travaillent comme une dentelle ce registre d’émotions et en captent tous les frémissements, rendant tangible toute cette violente et diffuse réalité.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Antonin Gougeon

La cloche de verre : Une production du Théâtre de l’Embrasure, au Prospero jusqu’au 1er avril 2017.



15/03/2017
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