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Hurlevents: Fanny Britt, l'enchanteresse

Marie-Hélène (Catherine Trudeau) est debout devant sa classe d’étudiants venus suivre son cours de littérature victorienne. Avec un savant mélange d’érudition et d’humour, elle leur explique le parcours qu’ils suivront dans l’étude du roman Les Hauts de Hurlevents  (1847) d’Emily Brontë. C’est ainsi que débute la nouvelle et très attendue pièce de Fanny Britt, Hurlevents dans la grande salle du Théâtre Denise-Pelletier.

 

Le milieu universitaire et, qui plus est, littéraire est un terreau très riche que beaucoup d’auteurs ont exploré. Les personnages ont du vocabulaire et s’expriment bien, ils lancent des idées, élaborent des théories, s’intéressent à des écrivains oubliés ou alors tentent de faire dire quelque chose de nouveau à ceux qu’on a retournés dans tous les sens. Ils mettent aussi en évidence le fait que la littérature vampirise la vie dont elle a absolument besoin pour exister. Fanny Britt, dans cette pièce lumineuse, se sert de tout cela mais c’est pour parler de l’amour sous toutes ses formes, pour faire ressentir l’espoir et l’attente, la souffrance et le regret. Les dialogues brillent par leur fantaisie et leur intelligence, ils sont remplis d’une ironie cinglante mais d’une vérité attendrie également et sont écrits dans une langue jubilante. Et on ne peut qu’admirer le fait que les liens avec la littérature du 19ème siècle, plus fleurie, plus compassée, se fassent aussi facilement.

 

Les personnages sont parfaitement définis, complètement ordinaires et pourtant hors du commun. Émilie (Florence Longpré), qui voue une admiration éperdue à son homonyme Émily Brontë, s’en va bientôt à Édimbourg pour sa maîtrise en littérature. Son coloc Édouard (Benoît Drouin-Germain), est de son côté un admirable exemplaire de fou romantique à la fois charmant et exaspérant qui se perd dans la rhétorique du sentiment. L’amie Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez) couche avec son professeur de littérature sud-américaine de 48 ans et croit être la seule, l’unique, l’ultime et  est aveugle à l’inévitable jeu de pouvoir dont elle est la victime. Catherine (Kim Despatis), la sœur d’Émilie, débarque de Kamouraska et vient de se faire avorter. Elle aime sa sœur d’un amour rugueux et plein d’aspérités. Son chum, Sam Falaise (Alex Bergeron) au nom littéraire mais qui ne comprend rien aux discours de cette bande d’intellos est celui qui pose un regard lourdaud mais lucide sur tous ces gens autour de lui. Et leur professeur, Marie-Hélène, invitée à souper chez ses étudiants favoris sera le catalyseur d’un discours désabusé mais passionné et généreux sur ce que la vie réserve à  ceux qui aiment parfois trop et mal.

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Ce casting impeccable est dirigé de main de maître par Claude Poissant dont la mise en scène joue de l’ambiguïté, posant les comédiens debout avec un verre à la main, comme dans un cocktail où on échange des propos sans conséquences alors qu’ils débattent de questions vitales, utilisant aussi le fond obscur de la scène où ils disparaissent ou réapparaissent, ajoutant une touche de mystère un peu inquiétante au texte qui oscille entre les réparties très drôles et les propos plus graves.

 

Les références au roman d’Emily Brontë sont nombreuses, dans les prénoms, le climat, les costumes dont se vêtent les personnages à la fin de la pièce mais surtout dans l’expression des sentiments. En fait, c’est si j’ose dire un traitement post-moderne du roman victorien transposé à notre époque mais où les émotions demeurent les mêmes, ressenties universellement de la même façon à travers le temps. Les amours contrariées prennent ici une tangible et violente réalité et même si la plupart des personnages manient superbement les mots et les phrases et ont beaucoup lu, ils finissent par se rendre compte que les choses ne sont jamais aussi claires que lorsqu’une souffrance les a dévoilées.

 

À la fin de la pièce, Émilie nous livre un monologue admirable qui résume tout ce que l’on peut souhaiter savoir et ressentir lorsque l’amour nous a déçus. Florence Longpré rend le texte comme le ferait une petite sirène au bord du reste de sa vie, avec une vulnérabilité et une sensibilité touchantes qui vont droit au cœur. Avant toi, rien. Après toi, tout. Elle souffre et sa vie a été pulvérisée.

 

L’amie qui m’accompagnait et moi sommes sorties du théâtre l’âme toute retournée mais, paradoxalement, remplie aussi de contentement. C’est ça qui se passe quand ces moments de grâce vous tombent dessus alors qu’on ne s’y attendait pas, lorsqu’on se fait parler de l’amour avec tant de justesse et de tendresse. Contrebandière entre deux époques, Fanny Britt tisse avec Hurlevents une riche tapisserie où le présent et le passé se rejoignent, où cet ailleurs qui semble si lointain ressemble terriblement à notre ici.

  

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Gunther Gamper

 

Hurlevents : au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 24 février 2018



05/02/2018
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