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ExtraMoyen Splendeur et misère de la classe moyenne

En fait, la classe moyenne, dont beaucoup d’entre nous sommes issus, n’a existé que pendant trois décennies, quatre au max. Alexis Martin et Pierre Lefebvre se sont attaqués à  cette notion, ce rêve, ce quasi-mythe et le résultat peut être vu, avec beaucoup de plaisir et de réflexion par la suite, sur la scène de l’Espace Libre.

 

Résultat des luttes ouvrières et de l’émergence des syndicats, la classe moyenne se compose principalement, selon le sociologue Alain Denault, de prolétaires qui ont de l’argent. Illustré tout d’abord dans la pièce par cette famille des années 1950, très Papa a raison, le concept nous rappelle qu’un seul salaire suffisait à faire vivre une famille, que la mère restait à la maison, qu’on pouvait acheter des biens de consommation, voiture, téléviseur etc. et que cet idéal était parfaitement rendu dans les illustrations de Norman Rockwell, dont l’une est recréée pour nous sur scène. Les décennies qui suivent seront pareillement décortiquées, affichant leurs caractéristiques et l’âme économique qui les anime.  Et puisque la pièce est écrite par Alexis Martin, féru de philosophie, et Pierre Lefebvre, économiste renommé, on y cite entre autres Aristote, Nathalie Quintane et Georges Perec mais sans assommer le spectateur. Je dois dire que j’ai trouvé la démonstration limpide, pleine d’informations super intéressantes mais accessibles pour le commun des mortels et, ce qui ne gâte rien, parsemée de moments désopilants.

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Le décor est délimité par des barres de métal verticales et horizontales. Un grand rideau se trouve sur la scène pour permettre d’extravagantes entrées et de non moins surprenantes sorties et un écran sert pour les projections d’entrevues ou de sketchs et aussi pour une intervention de Pierre Lebeau en psychiatre qui jargonne le français et qui est très drôle. Il y a aussi des boîtes de carton empilées dont on comprendra l’usage lors de la représentation. La mise en scène de Daniel Brière utilise tout cela au maximum en plus de tirer partie du talent des comédiens, tous excellents. Marie-Thérèse Fortin est merveilleuse: elle endosse à un moment donné la personnalité d’Iphigénie Naxos, qui est grecque et championne de l’évaluation des prix dans une parodie de The price is right où Alexis Martin incarne un Bob Barker fort convaincant, micro inclus. Jacques L’Heureux traverse les années en père tout d’abord en contrôle de la situation pour finir quasi ruiné par ses paiements hypothécaires découlant de ce rêve complètement fou n'est-ce-pas, de posséder une maison. Christophe Payeur, très charmant et très bien nommé pour jouer dans cette pièce, déploie un registre étonnant alors que Mounia Zahzam se révèle aussi  ardente que spontanée.

 

On traite donc légèrement d’un sujet plein de gravité, soulignant qu’acheter est ce qui nous donne maintenant un contour et une forme et que l’existence se détermine dorénavant par je dois, donc je suis. La pièce est ponctuée de vox-pop où les propos des gens interrogés dénotent à la fois une candeur et une ignorance incroyables face aux notions de base en économie et aux décisions des gouvernements brandissant l’austérité pour les travailleurs mais accordant de généreuses subventions à certaines compagnies. (Bombardier, quelqu’un?)

 

L’un des moments forts de cette pièce est l’illustration très éloquente de ce qu’il faut pour fabriquer une lampe, objet de consommation courant. C’est joué en théâtre d’objet sur une table avec des camions, des pelles mécaniques et autres miniatures, le tout filmé et projeté sur écran. Du minerai extrait dans un lointain pays que l’on transborde par bateaux pour le raffiner, qu’on expédie ensuite en Chine où il sera transformé pour devenir cette lampe par des travailleurs payés une misère, des dizaines de milliers de kilomètres auront été parcourus, une énergie folle aura été consacrée à la fabrication de cet objet banal que nous achèterons pour 12.99$ dans une grande surface et que nous jetterons sans remords quand il ne nous plaira plus. Je ne savais pas cela, on ne me l’avait jamais fait comprendre de cette façon et j’ai l’impression après avoir vu ExtraMoyen que ma conscience sociale a été rehaussée. Je ne suis pas sûre qu’il y ait une solution à cette situation où nous passons notre temps à acheter des choses que nous ne pouvons pas nous permettre, perpétuant ce mythe d’une classe qui n’existe plus. Splendeur, peut-être, misère, certainement.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Marlène Gélineau-Payette

ExtraMoyen, splendeur et misère de la classe moyenne : à l’Espace Libre jusqu’au 29 avril 2017.



11/04/2017
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