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Des souris et des hommes: Géographie du rêve inatteignable

La caresse et le meurtre se côtoient entre les mains de Lennie, cet inoubliable personnage de la pièce de John Steinbeck, Des souris et des hommes, présentée au Théâtre Jean-Duceppe. Les souris, les chiots, peut-être les lapins, certainement quelques humains gravement blessés ou tués : Lenny, le géant demeuré au cœur grand comme le ciel mais qui ne connaît pas sa force nous a tous marqué d’une façon ou d’une autre. Fils aîné, avec qui j’ai vu la pièce, se souvient très bien du film alors qu’il avait neuf ou dix ans et pour ma part je garde un souvenir indélébile du téléfilm de 1971 avec Hubert Loiselle et Jacques Godin. Que ce roman écrit en 1937, par la suite adapté pour le théâtre, continue de résonner auprès des générations subséquentes en dit long sur l’universalité des thèmes et sur la charge émotive de cette histoire.

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Histoire que je ne raconterai pas, présumant que tout le monde la connaît. Pourquoi alors la revoir? Parce qu’il s’agit d’un texte sur les rêves, ceux qui ne se réaliseront peut-être jamais mais qui nous tiennent en vie, ceux qui nous empêchent de stagner au ras des pissenlits, ceux qui capturent notre imagination, qui nous projettent dans un avenir nous permettant de mieux supporter le présent. Dans une écriture sans apprêts et sans concession, Steinbeck donne la parole à des êtres sans éducation pour qui le paradis est une petite ferme où ils pourront cultiver leur jardin et élever quelques poules, veaux, vaches, cochons. Et des lapins. En dépit du New Deal de Franklin Delano Roosevelt qui visait à soutenir les pauvres et à redynamiser une économie en miettes à la suite du crash boursier de 1929, le but de la plupart des citoyens américains en cette période particulièrement difficile est l’autosuffisance assortie d’une solide méfiance face aux interventions de l’état. C’est de cela aussi dont nous parle Steinbeck, de ce rêve américain dont une minorité profite mais qui laisse des tas de gens sur le carreau, aux prises avec la cruauté d’un système sans pitié.

 

À la mise en scène, Guillaume-Vincent Otis table sur un sobre réalisme tout en nous donnant des moments remplis de symboles, ainsi lorsque les personnages principaux se retrouvent à l’avant-scène alors que le reste de la distribution est debout, dans la pénombre, hiératique et quelque peu menaçante. Le décor de Romain Fabre est dans la même veine, minimaliste et évocateur : des claies de bois délimitent l’espace, des lits superposés en métal, quelques bottes de foin, faisant la démonstration que peu d’artifices s’avèrent nécessaires lorsqu’on a un texte aussi puissant, texte d’ailleurs parfaitement traduit et adapté par Jean-Philippe Lehoux. Benoît McGinnis et Guillaume Cyr sont parfaits. George véhiculant avec force ce mélange d’exaspération et de tendresse qu’il éprouve face à Lennie alors que ce dernier qui oublie tout, qui ne contrôle pas sa force mais qui demeure extrêmement attachant représente, d’une certaine façon cette fusion impossible entre le réel et l’idéal. Luc Proulx est touchant en Candy, aussi vieux que son vieux chien, aussi inutile aussi peut-être mais rempli d’une profonde humanité. Martin-David Peters, Crooks, le noir mis à l’écart par les autres, est celui qui lit et qui comprend. Maxim Gaudette incarne un Curley déplaisant à souhait, complexé et imbu de son petit pouvoir et Gabriel Sabourin avec son personnage de Slim fait entendre la voix de la raison, sans y réussir toujours, hélas.

 

J’ai aussi jeté un regard différent sur le personnage de Mae que joue Marie-Pier Labrecque. J’ai été frappée par la diabolisation de l’unique femme de la pièce. Tout est de sa faute, c’est par elle que le malheur arrive, elle est responsable de tout, pauvre petit instrument au sein d’une machine qui va la broyer. Alors qu’elle aussi rêve, qu’elle aussi veut une vie meilleure loin de cet univers brutal.

 

La fin de la pièce, on sait tous de quoi il s’agit, m’a laissée en larmes. Des souris et des hommes n’évoque que trop bien la fatalité que voulait souligner ce cantonnier de l’âme et du cœur qu’est John Steinbeck. Avec des mots simples et des personnages ordinaires, il a réussi le tour de force de donner un poids suffoquant et une humble immortalité à cette histoire qui nous rejoint et nous touche toujours autant.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Caroline Laberge

Des souris et des hommes : au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 1er décembre 2018.



29/10/2018
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