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Foirée montréalaise: Le Plateau

J’habite le Plateau Mont-Royal depuis près de quarante ans. Lorsque j’y ai emménagé c’était encore un quartier ouvrier avec plein de gens qui avaient jadis travaillé aux shop Angus. Le magasin de chaussures Giroux et Deslauriers dont parle Michel Tremblay dans ses romans existait toujours au coin de Mont-Royal et Garnier; la Fromagerie Hamel et la Maison du Rôti faisaient figure d’avant-garde parmi les commerces traditionnels et familiaux qui émaillaient l’avenue. Il n’y avait pas de restaurant fancy ou de cafés qui vendaient des lattés. Les appartements n’étaient pas rénovés, les planchers craquaient, les fenêtres laissaient pénétrer le froid l’hiver mais on pouvait en acheter un pour pas cher.  Et  il y avait le Parc Lafontaine en face de chez-moi, rue Rachel, où j’ai élevé mes enfants et promené mon chien et dont je connais chaque centimètre carré. Le Plateau c’est chez-nous.

 

J’étais bien curieuse de voir cette édition de Foirée montréalaise (j’ai toujours cette appellation en horreur, soit dit en passant) que présente le Théâtre Urbi et Orbi à La Licorne. Dans une atmosphère festive, 15 comédiens et musiciens nous convient à décortiquer ce qu’est ce quartier devenu mythique avec le temps, qui suscite de nombreux commentaires pas toujours élogieux et où semblent habiter tous les français récemment émigrés au Québec. Je n’ai rien appris que je ne savais déjà.

 

Il est difficile de sortir du cliché et les auteurs des textes n’y ont pas échappé. Tout y passe, des français justement dont l’accent est devenu la musique qui accompagne mes emplettes, des anglais aussi car il y en a aussi de plus en plus qui ont osé s’aventurer à l’est du Boulevard Saint-Laurent, du restaurant l’Avenue devant lequel les queues s’allongent tous les week-ends, des propriétaires qui transforment leur logement en location Airbnb, ou des triplex transformés en condos après l’éviction des locataires. Les sens uniques, la difficulté de stationner et le maire Ferrandez ne sont pas épargnés. On nous parle aussi des gens connus issus de ce quartier : de Ginette Reno à Maureen Forrester en passant par Léonard Cohen et Mordecai Richler et on souligne que c’est l’endroit au Canada où la plus grande proportion d’artistes réside. Je suis témoin : on peut côtoyer les personnages de téléromans et les comédiens que je vois au théâtre lorsqu’on va acheter des croissants à la boulangerie ou du shampoing chez Jean-Coutu. Ce qui confirme que ce sont des gens comme les autres, après tout.

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Fabien Dupuis nous raconte comment le Plateau a changé sa vie, littéralement. Eugénie Beaudry fait état des appartements qu’elle a occupés au fil du temps, Marcel Pomerlo nous raconte l’histoire de sa voisine Simone, rue Parthenais et fait plus tard une amusante montée de lait contre les poubelles intelligentes du Parc Lafontaine qui clignotaient et qu’on ne pouvait plus ouvrir lorsqu’elles étaient pleines, ce qui poussait les gens à laisser les déchets par terre à côté. Ce qui était disgracieux et nauséabond. François Parenteau y va d’interventions brillantes et amusantes, Geneviève Labelle continue de ventiler contre les français qui ne comprennent pas le principe du grilled cheese et Tatiana Zinga Botao s’insurge lorsqu’on pense qu’elle vient de Paris alors qu’elle est belge.

 

Tout cela dans une atmosphère de Soirée canadienne 2.0 avec musique et chanson. La salle de La Licorne est transformée pour l’occasion et favorise les interactions avec le public, qui ne se gêne d’ailleurs pas pour mettre son grain de sel. Mais même si l’atmosphère en est une de party, j’ai eu l’impression que les choses étaient un peu forcées, que ça manquait de naturel, que tout était trop scénarisé pour donner une véritable liberté à ce spectacle. Les textes des auteurs, qui ne sont plus ou moins qu’une série d’anecdotes lâchement reliées par un quartier commun, auraient pu, à quelques détails près, s’appliquer à n’importe lequel endroit si ce n’est des clichés propres au Plateau évoqués plus haut.

Bien sûr que j’ai reconnu le Plateau, mais je n’ai pas senti son âme. Il y a des références à son histoire mais pas à son évolution. Il y a bien davantage qu’une relation haine-amour qui nous ancre dans un endroit particulier. Ce qui m’a rappelé que les lieux ne sont précieux que pour les façons dont on y a aimé.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Théâtre Urbi et Orbi

 

Foirée montréalaise, Le Plateau : Une production Urbi et Orbi en collaboration avec La Manufacture, à La Licorne jusqu’au 21 décembre 2018.


07/12/2018
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Revue et corrigée: vive les femmes!

Rendez-vous annuel qui plaît toujours, Revue et corrigée est de retour sur la scène du Rideau Vert. Mis en scène par une femme, Nathalie Lecompte, et avec l’ajout de deux auteurs féminins, Cassandre Charbonneau-Jobin et Justine Phillie, la recette m’est apparue très améliorée cette année.

 

Martin Héroux, Benoît Paquette et Marc Saint-Martin, des réguliers de la revue depuis plusieurs années, ne déçoivent pas. J’ai particulièrement apprécié le Dwayne Laframboise de Martin Héroux, un franco-ontarien qui vient nous chanter une chanson et qui précise qu’il est fluent dans les deux langues. Marc Saint-Martin, lui, se transforme en un charmant Petit Prince qui veut apprivoiser un coyote de Ahuntsic (on nous précise d’ailleurs que les coyotes ont été consultés pour le contenu de ce sketch et qu’ils sont d’accord) et Benoît Paquette devient une Michèle Blanc vraiment très amusante qui nous explique de façon emberlificotée le principe de la fluidité des genres.

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Notre Suzanne Champagne nationale est toujours aussi délicieuse, merveilleuse et fabuleuse. Mais je veux souligner la performance de Joëlle Lanctôt qui est tout simplement incroyable. Cette comédienne imite à la perfection les personnages les plus divers; il faut voir sa Sophie Prégent qui est à s’y méprendre et sa Céline Dion misant dorénavant sur sa sensualité, plus vraie que nature. Joëlle Lanctôt m’a impressionnée et je rêve de la voir au théâtre dans un rôle qui me révélerait d’autres facettes de l’immense talent qu’elle possède.

 

La mise en scène de Nathalie Lecompte y va à fond la caisse. Ça virevolte, ça pirouette et ça torpille. Les textes de Cassandre Charbonneau-Jobin, Luc Michaud, Justine Phillie et Dominic Quarré y sont pour beaucoup : ils vont droit au but, sans flafla et certains sont d’une rare efficacité. Je pense entre autres à ce couple du Plateau qui rentre dans son super appartement où il y a deux frigos après avoir participé à une manifestation pour l’environnement. Leur mode de vie bourré de contradictions est souligné avec finesse et ingéniosité et ici on rit de soi-même autant que de ce qui se passe sur la scène. Robert Lepage et Ariane Mnouchkine vont de leur côté, panser leurs plaies dans une petite auberge du Poitou et cela donnera lieu à une série de bons mots sur les déboires de Slav et de Kanata. Et il y a également un moment tendre et nostalgique que je ne veux pas divulguer ici mais qui implique un personnage très important de l’Histoire du Québec et qui m’a fait venir les larmes aux yeux. Si on veut rire c’est souvent pour oublier ce qui n’a pas été ou ce qu’on a raté. Ce moment est une belle audace de ce Revue et corrigée.

 

Cette édition m’a semblé plus ramassée, sans temps mort et sans remplissage inutile. L’humour est plus subtil, souvent sardonique et j’aime à penser que c’est à cause de l’apport féminin dans les textes de cette année. Les comédiens sont toujours aussi survolté, nous faisant croire qu’ils sont investis de super pouvoirs, et on sort de ce Revue et corrigée avec un peu de cette énergie qu’ils ont réussi à nous communiquer. Des risques ont été pris cette année. Je crois que le pari est réussi et que c’est du bel ouvrage.

 

 Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : François Laplante Delagrave

 

Revue et corrigée : au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 5 janvier 20


05/12/2018
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Pigiami: L'imagination au pouvoir

Voilà déjà 35 ans que Pigiami se promène à travers le monde. Cette pièce jeune public, présentement à la Maison Théâtre, a été jouée plus de deux mille fois et quand on la voit, ou qu’on la revoit, on comprend immédiatement la portée universelle de cette histoire toute simple et pourtant ensorcelante.

 

C’est une re-création du monde qui devient une récréation. Deux petits garçons (joués par des adultes bien évidemment : Pasquale Buanarota et Alessandro Pisci) vont, à partir d’objets du quotidien, créer dans une chambre à coucher tout un univers plausible. Des chaussures deviennent train et locomotive, une chemise un champ de neige, une chaise un tunnel, un pantalon une montagne. Leur inventivité est sans limite et fait apprécier la mise en scène ludique et pleine de créativité de Nino D’Introna et Giacomo Ravicchio. La beauté de la chose c’est qu’enfants et parents y trouvent leur compte, tellement tout cela est intelligemment mené.

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Le décor et les accessoires sont astucieux et multifonctionnels, servant aux usages les plus surprenants, et démontrant sans l’ombre d’un doute que les objets ont une âme. Et c’est ce qui se dégage aussi de Pigiami : les possibilités de l’imagination qui se révèle sans limite et la liberté qui en découle. Car ces deux garçons qui jouent ensemble n’ont pas de supervision d’adultes. Bien sûr, ils foutent un relatif bordel dans cette chambre mais je retiens surtout ce principe selon lequel il est souhaitable que, parfois, les enfants s’ennuient. Car c’est de cette façon qu’ils prennent conscience de ce qui les entoure et de la façon dont ils peuvent changer ou adapter les choses. Ce qui peut servir plus tard.

 

Pigiami nous laisse du soleil dans la tête grâce à la vitalité qui en émane et au plaisir manifeste que prennent ces deux italiens fous à jouer cette savoureuse comédie. Le spectacle s’adresse aux enfants de 3 à 8 ans, mais tout le monde va y trouver son compte car c’est un véritable bonheur de constater qu’il y a encore des comiques au cœur pur qui n’hésitent pas à explorer des territoires délicieusement fantasques.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Giorgio Sottile

Pigiami : Une production Fondazione Teatro Ragazzi e Giovani Onlus, à la Maison Théâtre jusqu’au 6 janvier 2019.


03/12/2018
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Platonov amour haine et angles morts: Enfin! Le vrai fusil de Tchekhov!

Gorki disait de Tchekhov, ce chantre de la désespérance, que personne avant lui ne sut montrer aux hommes avec autant d’impitoyable vérité le fastidieux tableau de leur vie, telle qu’elle se déroule dans le morne chaos de la médiocrité bourgeoise.

 

Je dois avouer mes difficultés avec Tchekhov. Je trouve ses pièces ennuyeuses, je ne me suis jamais investie dans ces personnages qui jaspinent et se plaignent perpétuellement sans jamais se réaliser dans l’action. Le proto existentialisme de Tchekhov m’a toujours semblé stérile et vide. Et j’allais de reculons voir ce Platonov présenté au Prospero et mis en scène par Angela Konrad en me disant que, peut-être, Madame Konrad pourrait me faire aimer ce dramaturge que j’ai toujours trouvé rébarbatif.

 

Et c’est ce qui est arrivé.

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Platonov  est, si l’on veut, un fond de tiroir. Une première pièce inachevée qui a vu le jour longtemps après la mort de Tchekhov, traduite par Françoise Morvan et André Markowicz. Angela Konrad l’a adaptée et nous sert le résultat sur un plateau vide avec une arrière scène nue percée de fenêtres et où seront projetés ponctuellement des gros plans des visages des comédiens. De la musique passant du heavy metal au rave avec un détour par la chanson douce ponctue les entrées et les sorties des personnages; la violence physique reflète la violence verbale du texte et le tout se fond dans une mise en scène dynamique et pleine d’ironie qui donne une autre dimension, beaucoup plus accessible, à un Tchekhov qui a souvent tendance à se répéter et à se prendre une peu trop au sérieux.

 

Renaud Lacelle-Bourdon est un Platonov aux allures de dieu dissolu, une fripouille désespérée qui couche avec tout ce qui bouge, qui boit jusqu’à plus soif, qui cherche le paradis alors qu’il porte l’enfer en lui. Le comédien donne une extraordinaire composition de ce personnage ambigu, difficile à aimer et pourtant attachant. Debbie Lynch-White incarne sa femme Sasha, son souffre-douleur, celle qui croit dans l’amour et qu’y n’y trouve que peine et déception. Debbie Lynch-White est criante de vulnérabilité et très touchante dans ce rôle de femme humiliée, la seule qui ne dissimule pas ses sentiments sous un vernis factice.

 

Violette Chauveau, toujours magnifique, est la Générale et maîtresse (enfin, l’une d’entre elles) de Platonov. Une Marie-Laurence Moreau livrée à une passion démesurée joue Sophia, prête à tout abandonner pour suivre Platonov alors que son mari Sergueï (Olivier Turcotte, diablement efficace), un incapable toujours à court d’argent, s’évertue à monter Hamlet de Shakespeare. Il va sans dire que, Angela Konrad oblige, Sergueï nous récite un extrait de la pièce. Samuel Côté, intense et quasi démoniaque, incarne Nicolas et Pascale Drevillon et Diane Ouimet complètent la distribution.

 

On trouve des clin d’œil amusants dans l’adaptation d’Angela Konrad. La Générale traite Platonov d’idiot, allusion au fait que Renaud Lacelle-Bourdon a joué ce rôle l’an dernier au TNM. Et on a un fusil, qui remplit bien évidemment son rôle de fusil et qui donne tout son sens à l’expression bien connue.

 

Tout ce beau monde est cruel et se méprise mutuellement. Les personnages sont tous insupportables à des degrés divers et pourtant, grâce à la façon dont ils sont présentés, ils réussissent à nous toucher. Vous dire : c’est bien la première fois que je sors d’une pièce de Tchekhov sans être de mauvaise humeur et en me disant que j’ai perdu mon temps. Je me suis laissée gagner petit à petit par cet univers baroque et violent, ce mélange de toutes les émotions contenues sur terre, par ces gens artisans et victimes de la décomposition de leur monde, images même de l’abandon de tous les repères. Platonov est un spectacle fourmillant, chaotique et insaisissable, on peut aimer ou détester mais on ne peut rester indifférent.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Maxime Robert-Lachaîne

Platonov : au Théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre 2018.


23/11/2018
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Perplex(e): le mentir vrai

Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est? (…) Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangée les uns derrière les autres, regardant. (…) Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai. Paul Claudel.

 

Marius Von Mayenburg, le dramaturge allemand auteur de ce Perplex(e) présenté à La Licorne (et dont j’ai vu Visage de feu l’an dernier au Prospero) se plaît, je dirais, à déconstruire cet extrait de L’échange de Claudel. Avec beaucoup de vivacité et d’ironie, il se moque joyeusement des contraintes et des codes du théâtre, nous faisant rire mais nous laissant aussi face à des interrogations sur la vérité et le mensonge, sur ce que nous acceptons comme spectateurs, sur nos attentes et nos besoins.

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Le Projet Bocal, qui ne fait jamais rien comme les autres, a trouvé là un moyen d’élaborer encore davantage sur cette dimension du théâtre qui consiste à désamorcer le comme si tout en établissant une connivence avec le public. Sonia Cordeau et Simon Lacroix, accompagnés par Raphaëlle Lalande et Mikhaïl Ahooja semblent beaucoup s’amuser avec ce texte irracontable où un glissement n’attend pas l’autre et où les comédiens endossent des personnalités tour à tour absurdes ou farfelues. La traduction de Marie-Hélène Mauler et de René Zahnd adapte le texte allemand à notre contexte de façon jouissive avec des factures d’Hydro non payées et des fêtes déguisées ayant comme thème la Nuit boréale.

 

Les comédiens se moquent d’eux-mêmes et de nous mais surtout de cette institution que peut être le théâtre. Il y a un passage désopilant sur le quatrième mur, des réflexions sur le fait de jouer (et donc de mentir d’une certaine façon), sur les clichés accolés à une pièce comportant quatre personnages et une allusion transparente au fusil de Tchékhov. Et lorsqu’un comédien nous fait part de sa découverte de la théorie de l’évolution ou de la caverne de Platon, découvertes qu’il fait siennes comme si elles n’avaient jamais existé auparavant, on peut voir dans ces épisodes une métaphore du dramaturge qui croit inventer un univers alors qu’il ne fait état que de choses déjà dites et redites.

 

Et bien qu’il n’y ait pas vraiment d’histoire, il arrive plein d’affaires dans Perplex(e). Ce qui ressort avant tout demeure l’incertitude que ressentent les personnages face à leur réalité, ou ce qu’ils croient être leur réalité. Sommes-nous vraiment dans notre maison après ce retour de vacances? Pourquoi y-a-t-il des déchets sous le sofa? Cet enfant est-il notre fils ou pas? Où est le chat Maurice et qu’est-ce que cette plante jamais vue auparavant fait dans l’appartement? Qu’est-ce qui fut? Que se passa-t-il? On ne sait pas. L’étrange étrangeté infiltre le réel et il faudrait détenir un savoir mystérieux pour comprendre. Mais je dis ça alors que Perplex(e) est aussi un fort agréable moment de théâtre porté par des comédiens doués qui nous surprennent et nous font rire. C’est très bien que, parfois, la dramaturgie se questionne sur ses fondements même. Et avec de l’autodérision c’est encore mieux.

 

Crédit photo : Hugo B. Lefort

 

Perplex(e) : Une production du Projet Bocal en codiffusion avec La manufacture, à La Licorne jusqu’au 18 décembre avec des supplémentaires les 15 et 18 décembre 2018.


20/11/2018
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