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Ai-je du sang de dictateur? Didier Lucien

Ai-je du sang de dictateur? commence dans un joyeux désordre plein de connivence alors que l’auteur et comédien Didier Lucien est dans la salle et jase avec ses amis venus à la Première à l’Espace libre, comme si de rien n’était alors qu’il va se retrouver sur la scène quelques minutes plus tard. Et moi qui pensais que tous les comédiens vivaient ces moments dans un recueillement où se mêle la terreur…Voilà une autre idée préconçue à lancer par la fenêtre.

 

Seul sur scène, il nous monologue d’abord sur ses origines : né de parents haïtiens, arrivé au Québec alors qu’il avait un an, sa mère s’appelle Lucienne (ben oui, Lucienne Lucien), non il n’est pas adopté, non il ne sait pas s’il ressent davantage le froid et oui, il est Québécois et oui, il est aussi Haïtien et toute sa vie a été une quête afin de cerner cette identité floue définie en grande partie par le regard des autres.

 

On lui a demandé d’animer une série d’émissions pour la télé, J‘apprends ma planète (j’ai vérifié et n’ai rien trouvé, je pense que ce n’est pas vrai cette histoire-là, mais peu importe) et l’un des épisodes porte sur Haïti. L’occasion donc, pour lui et pour nous, d’en apprendre un peu sur ce pays où tout va si mal. Et en fait, tout va mal depuis toujours. Des projections vidéo accompagnent la narration, projections un peu broche à foin où apparaissent parfois de jolis chatons (!), ce qui est quand même amusant, et retraçant l’histoire de l’île d’Hispaniola depuis sa découverte par Christophe Colomb, suivie de la conquête espagnole, de la colonisation française, de la révolution dirigée par Toussaint Louverture et d’un vingtième siècle marqué par l’arrivée au pouvoir de la dictature de Duvalier. Le tout interrompu sporadiquement par de mystérieux coups de téléphone où un interlocuteur anonyme lui dit de chercher la maison sous la terre qui parle.

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Le résultat est une one-man show amusant et instructif où on apprend entre autres que les problèmes économiques d’Haïti ne datent pas d’hier puisque la nation a été isolée depuis le 18ème siècle par un Occident outré de voir une République dirigée par des noirs et que le duvaliérisme a poussé les élites instruites et les ouvriers spécialisés à s’exiler pour fuir les exactions de toutes sortes auxquelles se livraient les Tontons Macoutes. Mais Didier Lucien ne donne pas dans le ton professoral, il raconte avec verve, il se moque, il chante, il se recueille, il nous explique de façon imagée et percutante la sauvagerie du régime Duvalier. Il y a entre autres le discours d’un bourreau d’une affreuse violence qui ne peut que vous fendre le cœur si vous pensez aux prisonniers ahuris qui ignoraient les raisons de leur arrestation et à qui cela s’adressait.

 

On découvre ici un Didier Lucien aux multiples facettes, faisant participer la salle, naviguant de la figure bon enfant qu’on lui connaît vers des personnages cruels justifiant leurs actions avec des raisons plus que douteuses. Qui semble s’interroger sur la possibilité que quelqu’un comme lui puisse devenir ce qu’il dénonce. Qui sait? Les dictateurs assoiffés de sang ne sont peut-être que le fruit de certaines circonstances ou d’un alignement d’étoiles particulier.

 

C’est un spectacle brouillon et déjanté qui n’est pas sans maladresses mais il y a tellement de cœur là-dedans et Didier Lucien est tellement charismatique que l’on pardonne tout. Ajoutez à cela qu’on retrouve dans Ai-je du sang de dictateur? de l’imagination, le sens du drame et une bonne dose d’humour. Alliée à une profonde humanité, cette concoction fait de ce spectacle quelque chose d’unique. Et vraiment à voir.

 

Crédit photo : Jacinthe Perrault

Ai-je du sang de dictateur?: à l’Espace libre jusqu’au 11 février 2017.



02/02/2017
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