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Les bâtisseurs d'empire: Boris Vian, drôle et inquiétant

Boris Vian est à nul autre pareil. Avec son humour caustique et ce désespoir qui s’exprime à travers des personnages déjantés, il nous a donné d’inoubliables moments de littérature. Je me souviens avec affection et émotion de Chloé et Colin, de Chick et de Jean-Sol Partre, de cette Clémentine mère de triplets, Joël, Noël et Citroën, qu’elle enferme dans une cage d’or pour les soustraire aux dangers du monde et de Jacquemort qui connaîtra un terrible destin dans ce village où on vend les vieux et où on crucifie les chevaux. Boris Vian, c’est plein d’absurde, de poésie et d’horreur.

 

J’étais très curieuse de voir cette production des Bâtisseurs d’empire que présente le Théâtre Denise-Pelletier. Je me demandais si Boris avait bien vieilli, au moins à travers son œuvre puisque, mort à 39 ans, il n’a pas pu le faire dans la vie. La réponse est oui. Dans la mise en scène à la fois folle et précise de Michel-Maxime Legault, des personnages disloqués disent des insanités pour le plus grand plaisir des spectateurs. L’histoire est évidemment bizarre: un son étrange (et dangereux?) force une famille à monter les étages de l’immeuble où elle habite, se retrouvant dans des espaces de plus en plus exigus et de plus en plus miteux. Ils trimballent avec eux armes et bagages et sont accompagnés de leur bonne. À chacun de ces étages, ils trouvent le Schmürz, un étrange bonhomme recouvert de bandages sanguinolents contre lequel les autres personnages s’acharnent physiquement. Et c’est très violent, même si les attaques sont chorégraphiées: on le roue de coups de pied, de coups de poing, on le lacère avec des ciseaux, on lui donne des coups de couteaux, tout le monde s’acharne sur lui en même temps qu’ils l’ignorent complètement. Ce qui est très perturbant. Sasha Samar, qui joue le rôle du Schmürz, et qui assure une présence remarquable avec un regard égaré et en ne disant jamais un mot, doit être couvert de bleus à l’heure actuelle.

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Les costumes de Marc Senécal sont d’un ridicule assumé, colliers de perles et cheveux impossibles ou culotte d’équitation très exagérée pour la mère et la bonne, jouant davantage la sobriété pour le père et le voisin et donnant à la fille, Zénobie, une allure presque normale. Les dialogues, eux, sont loin de la normalité. L’humour tient pour beaucoup au fait que tout le monde prend tout ce qui est dit au pied de la lettre et que personne n’écoute personne alors que Cruche, la bonne, se révèle pour sa part l’as du synonyme avec des énumérations tordantes d’objets ou de choses à manger. Il y a aussi un côté vieille France fort amusant avec cette politesse surannée que pratiquent les parents lors de la visite du voisin et qu’ils échangent des propos d’une inanité sans fond.

 

Les comédiens, je crois, s’amusent autant que nous. Josée Deschênes est merveilleuse dans le rôle de cette mère dépassée par les événements, donnant l’impression d’ailleurs que même dans sa vie d’avant elle devait être tout aussi inadéquate. Marie-Ève Trudel est une bonne formidable, conférant à son personnage une énergie hargneuse à travers laquelle se perçoit le mépris qu’elle entretient envers ses patrons. Marie-Pier Labrecque, en Zénobie, joue avec l’équilibre instable et les sautes d’humeur de ce personnage de 17 ans et Olivier Aubin, le voisin de palier, se révèle le maître du dialogue délirant. Gabriel Sabourin, le père, est remarquable. C’est sous son autorité de plus en plus défaillante que tous ces déménagements se font et tout comme la famille perd un peu plus de ses possessions à chaque fois, ce père se dépouille aussi un peu plus de son humanité et de sa superbe à chaque étage pour se retrouver à la fin terriblement vulnérable. Gabriel Sabourin donne ici une composition multidimensionnelle d’un rôle qui aurait pu sombrer dans la caricature.

 

À la fin, Zénobie va réciter/chanter des extraits de La java des bombes atomiques. Les bâtisseurs d’empire, tout comme cette chanson, c’est très drôle et aussi très inquiétant. Je me suis creusée la tête pour trouver une signification à la présence du Schmürz, tentant de le glisser dans un moule de figure christique mise là pour nous faire réaliser la cruauté de notre civilisation et le prix qu’il faut payer pour bâtir des empires ou quoi que ce soit d’autre qui pourrait avoir du sens. Peut-être. Mais on ne peut pas mettre Boris Vian dans un moule, lui qui n’appartient à aucun courant littéraire, pigeant des influences chez les surréalistes comme dans le théâtre de l’absurde et se moquant des codes et des contraintes. Après tout ça ne m’étonne pas. Car Boris Vian est aussi celui qui a écrit dans une chronique que l’existentialisme était une nouvelle façon de s’habiller…

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo: Gunther Gamper

 

Les bâtisseurs d’empire ou le Schmürz : au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 21 octobre 2017.



03/10/2017
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