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L'enfance de l'art: Sol revisité

Sol fait partie de mon enfance, de La boîte à surprise que je regardais en rentrant de l’école. Tout d’abord avec Bim ensuite avec Gobelet, Sol, ce personnage créé par Marc Favreau aux allures de sans-abri à la folle imagination qui déconstruit le langage pour mieux en saisir le sens caché, a été mon premier contact avec la rhétorique, même si je ne le savais pas. Et c’est surtout à l’adolescence que j’ai compris sa magnifique folie qui allait bien au-delà des Esstradinaire et Vermouilleux qui étaient entrés dans notre vocabulaire.

 

Nicolas Gendron, qui a adapté et mis en scène L’enfance de l’art, présenté au Théâtre Denise-Pelletier, garde l’esprit et la forme en actualisant le discours de Sol pour nous en faire sentir toute la contemporaine pertinence. Accompagné sur scène d’Isabeau Blanche, d’Olivia Palaci (qui chante superbement), de Maxime Beauregard-Martin et de Gabriel Dagenais, tous excellents, il nous propose un spectacle plein de vie et de charme que nous regardons le sourire aux lèvres. Ça commence avec l’enfance et ça finit avec la vieillesse et la mort.  On fait le tour de la question en compagnie des mots de ce clown plus triste que gai et dont la lucidité fait parfois mal. Les plus grands experts désespèrent de l’État du monde; la Première ministre est en train de perdre le pouvoir qui est à moitié mort dans une brouette; Sol, avec ses allures de vagabond, appelle la police pour rapporter un vol de banque et c’est lui qui sera arrêté et poursuivie en justice par une procoureur; une jeune actrice sans talent devient l’abeille au bois dormant. Ça et tout le reste constituent une suite de moments délicieux.

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Le décor rappelle les émissions de télévision où on retrouvait Sol et où il travaillait avec trois fois rien : des draps sur une corde à linge, un escabeau, quelques accessoires qui vont se transformer au gré de l’imagination et le manteau et le chapeau de Sol, suspendus à un poteau nous rappelant sa présence tutélaire. Marcel Sabourin sur vidéo et Clémence Desrochers dont on a enregistré la voix, vont réciter chacun un texte, rendant ainsi un hommage à cet ami précieux disparu en 2005. De leur côté les comédiens de L’enfance de l’art ne font pas d’imitation de Sol, ils s’approprient ses mots et son esprit en les personnalisant et en rappelant la dimension universelle qu’il a toujours occupée. Donnant les mêmes coups de burin que donnait le clown pour réveiller la métaphore endormie, modifiant la formulation afin de la réinventer. Je parlais de rhétorique plus haut : il y a une somme étourdissante de procédés littéraires dans les textes de Marc Favreau, des litotes, des métalepses, des épiphanies, des apophonies, des allitérations, des mots bleus, des isotopies complexes, contribuant au sens accidentel de ces monologues, un sens plus vrai, paradoxalement plus concret grâce à la déconstruction des concepts. Mais je ne pense pas que Favreau écrivait avec un dictionnaire de procédés littéraires sur sa table. C’est en poète qu’il joue avec les mots et la syntaxe et c’est ainsi qu’il nous rejoint, défiant les dogmes du langage.

 

L’enfance de l’art est un spectacle plein de sève, de vie et de tendresse qui fait du bien à l’âme. Sol était un extra-terrestre humaniste débarqué dans notre monde par inadvertance. Sa floraison verbale contribue à en faire une figure singulière, il n’y a eu personne comme lui ni avant ni après, alliant de cette façon la vertu du rire, le frôlement de l’angoisse et l’impact de l’émotion à une langue jubilante et narquoise. Et cette langue n’est pas une prison, bien au contraire, elle nous remet en liberté.

 

Crédit photo : Jean-Philippe Baril Guérard

 

L’enfance de l’art : une production d’ExLibris, en co-diffusion avec le Théâtre Denise-Pelletier, à la salle Fred-Barry jusqu’au 11 mars 2017.



22/02/2017
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