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Ivresse: tout ce que l'on sait, mais autrement

Les productions Quitte ou Double s’éclatent au Théâtre de la Chapelle avec ce texte de Falk Richter mis en scène par Mireille Camier. Ivresse, traduit et adapté par Jean-François Boisvenue, réunit six très bons comédiens dans un espace atypique : quatre cercles de chaises où s’assoient les spectateurs, des caméras qui retransmettent en projection les discours des protagonistes, des amas de vieux vêtements. Les comédiens se joignent au public, le font participer, le déstabilisant d’ailleurs mais d’une bonne façon. Tout cela pour nous transmettre des choses que nous savons déjà. Mais tout est dans la manière, n’est-ce-pas?

-T’es où?

-Qu’est-ce que tu fais?

-Pourquoi tu n’écris pas sur mon mur?

-Pourquoi tu fermes l’ordi très, très vite quand j’entre dans la pièce?

Je pense qu’il doit être épuisant d’être amoureux de nos jours. Les Milléniaux semblent terriblement déçus des relations qu’ils entretiennent et, par la bande, de l’état du monde, car je crois qu’ils attendaient quelque chose de plus grand que tout. Il y a de nouvelles exigences: que l’autre connaisse le moi intérieur (!) de son compagnon ou de sa compagne, qu’il ne vive et respire que dans l’attente de l’autre et que pour assouvir ses désirs. Tout cela impliquant la plupart du temps deux personnes narcissiques qui refusent plus souvent qu’autrement une telle responsabilité. L’espoir est grand de vivre une histoire d’amour unique dans un décor de magazine Ikéa, au su et au vu de tous ceux qui sont abonnés à notre page Facebook.

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C’est là ce que nous propose Ivresse dans un premier temps. Les comédiens nous livrent ces considérations avec beaucoup de justesse, du sentiment et de l’émotion. Ressortent de tout cela une effroyable peur de la solitude et les outils qui font défaut lorsqu’il s’agit simplement de passer deux heures agréables avec quelqu’un car les personnages s’analysent tellement qu’ils en oublient de vivre. Et le propos est éclairé par une mise en scène endiablée. Ça bouge, ça chante, ça se démène, c’est extrêmement vivant. Et vers la fin s’opère un glissement : les spectateurs se retrouvent debout dans un grand désordre de chaises et de vêtements épars alors que les comédiens se lancent dans une diatribe contre le système capitaliste où on met en parallèle la spéculation et les options du monde financier avec les échecs retentissants des tentatives des couples de vivre une histoire d’amour.

 

Je ne connaissais pas Falk Richter, ce dramaturge allemand célèbre en Europe pour son approche iconoclaste du théâtre. Cette approche m’a d’ailleurs rappelé les Happenings des années 1960 et 1970, où plusieurs choses se déroulaient en même temps et où on tentait d’abolir la frontière entre l’art et la vie. De même, le public était sollicité et appelé à intervenir et devenait partie prenante de la représentation. Tous ces éléments se retrouvent dans Ivresse, actualisés avec un discours sur les relations humaines et amoureuses à l’heure des réseaux sociaux. Mais si le Happening voulait imposer de nouvelles valeurs, Ivresse s’attarde davantage à faire la nomenclature de celles qu’on a perdues.

 

Tout ça est sensiblement échevelé, ça part dans tous les sens à la fin avec des appels à répéter le mouvement Occupy et à se débarrasser du gouvernement Couillard. Mais il y a une originalité dans la façon de présenter ce propos que nous connaissons déjà, une énergie déployée avec beaucoup de conviction et une lucidité sans appel dans ce spectacle. Et je dois dire que j’ai été séduite par cette approche qui m’a fait l’effet d’une météorite chue d’une planète inconnue, mais composée de métaux familiers à notre univers.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Rachel et Michel

 

Ivresse : une Production Quitte ou Double, au Théâtre La Chapelle jusqu’au 18 mars 2017, avec une supplémentaire samedi le 18 mars à 16h.



10/03/2017
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