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Irène sur mars: comédie grave


Sensible je suis aux manifestations de l’âgisme dont je suis parfois victime. Le caissier à la SAQ qui placote avec la jolie jeune fille et qui m’ignore totalement. La vendeuse dans un grand magasin pour qui je n’existe pas. Et cet employé de la banque qui, alors que je dépose de l’argent comptant au comptoir, me propose de me montrer comment utiliser le guichet automatique. Inutile de dire que j’utilisais un guichet automatique avant qu’il ne soit né et que je me suis sentie complètement diminuée et humiliée parce que ce jeune homme plein de condescendance semblait douter de mes capacités mentales et déterminer d’emblée que j’étais stupide parce que j’avais l’âge d’être sa mère.

 

Sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui, Jean-Philippe Lehoux nous raconte avec sa verve habituelle et d’irrésistibles dialogues, l’histoire de cette Irène (une Pauline Martin parfaite pour le rôle) qui décide, à 66 ans, de faire enfin ce qu’elle veut. Elle a un fils astronome, Simon, (Michel-Maxime Legault) qui travaille en Suisse et avec qui elle entretient peu de liens, son mari, colonel dans l’armée, est mort depuis plusieurs années, son cercle social se résume à ses voisins : Gaston (Gary Boudreault, impeccable) qui trouve bien absurde d’abandonner sa maison, son lit, sa vaisselle et les vaches, de si belles bêtes, et la fille de ce dernier, Natasha (Catherine Audet, pleine d’empathie) qui a un petit bébé, et qui veut attendre qu’il choisisse lui-même comment il va s’appeler, au grand dam de son père. (Bon. Natasha, franchement, ce n’est peut-être pas la meilleure idée du monde. Voir : la skieuse américaine qui a choisi son prénom et qui s’appelle Picaboo Street. Mmmmm..)

 

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Lorsqu’Irène entend parler de ce projet (qui existe pour de vrai) d’envoyer un groupe de personnes sur Mars en 2022 et de filmer tout ça pour en faire un show de télé-réalité, elle s’inscrit et se retrouve parmi les mille finalistes. Elle aura droit à toutes sortes de réactions, la plupart en rapport avec son âge, genre : tu devrais t’adonner au tricot, pas aller coloniser des planètes. Mais la décision d’Irène est sans appel. Sur sa liste de choses à faire avant de peut-être partir : regarder de la porno, laisser son chien coucher dans son lit, boire du vin à même la bouteille, aller chez la coiffeuse pour un dernier shampoing. Elle en profite aussi pour dire enfin ce qu’elle a sur le cœur à certaines personnes et, lors d’un moment totalement désopilant, elle laisse un tonitruant Fuck You sur la boîte vocale de Revenu Québec. (Peut-être qu’on ne devrait pas attendre de partir sur Mars pour faire ça…)

 

Irène sur Mars est un moment de théâtre très réjouissant mais qui aborde des questions graves. C’est là le talent de l’auteur qui sait parler des grandes choses à travers les petites. Tout comme la mise en scène qui, avec une économie de moyens, véhicule tout ce qui est nécessaire, aidée en cela par les superbes éclairages de Charles-Antoine Bertrand et par la musique originale de Guillaume Arsenault.

 

On retrouve dans ce texte la lassitude d’Irène face à l’état de notre monde : la corruption, les pipelines, les réseaux sociaux, les tsunamis, l’obsolescence programmée. Elle n’en peut plus de tout ça. Il y a aussi sa quête d’identité, fatiguée qu’elle est de n’être que la mère de son fils et rien d’autre. Il y a également cette invitation au voyage, thème cher à Jean-Philippe Lehoux, le voyage qui nous permet d’aller voir ailleurs si on y est. Mais ce départ définitif pour Mars est aussi une allégorie pour la mort, cette contrée mystérieuse d’où jamais ne revient aucun voyageur (Shakespeare). Et si on rit lors de la représentation, on est aussi touché par la tristesse et la nostalgie qui en émanent. La fin est aussi surprenante qu’inévitable et j’ai beaucoup repensé à cette audacieuse Irène qui a finalement osé vivre comme elle l’entendait et je lui dirai, comme le lui dit Natasha, Merci d’être une maudite folle.

 

Crédit photo : Jules Bédard

Irène sur Mars : Une création du Théâtre de La Marée Haute en coproduction avec les Productions À tour de rôle, au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 18 mars 2017.



03/03/2017
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