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Glengarry Glen Ross de David Mamet: revisité d'un point de vue féminin

Le décor est dépouillé et minimaliste dans cette production de Glengarry Glen Ross  de David Mamet présentée à l’Usine C dans une mise en scène chirurgicale de Brigitte Poupart. Quelques chaises de bureau, un tableau avec les noms des vendeuses et leur performance respective, tableau sur lequel on projettera un aquarium pour les scènes se déroulant au restaurant-bar que fréquentent les agentes, des stores sur les murs et c’est tout. La musique de Stephan Boucher, percutante, souligne les tensions, les excès et le désespoir contenu dans ce texte que Brigitte Poupart présente en féminisant tous les rôles. Une autre dimension est ajoutée, d’autres strates apparaissent et c’est terriblement intéressant de voir le résultat.

 

Les souliers des comédiennes sont très importants : les plates-formes de la chef de bureau, les souliers à petits talons des vendeuses plus âgées, les running shoes de celle qui est la plus agressive. Ils définissent les personnages. La traduction d’Enrica Boucher et l’adaptation de Brigitte Poupart éclairent le texte et le choix de ne pas l’ancrer dans un temps ou un lieu m’a semblé très heureux. Car les rôles, tous destinés à des comédiens masculins dans la pièce de Mamet et dans le film qui en a été tiré par la suite, sont ici assumés par des femmes. Choix logique : beaucoup d’agents d’immeubles sont des femmes, quoiqu’on voit de plus en plus d’hommes investir ce domaine depuis qu’ils ont compris qu’il y avait beaucoup d’argent à faire en vendant des maisons et des terrains.

 

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Milieu où la compétition est terrible, l’agence où travaillent les personnages veut pousser vers la porte celles qui performent moins bien et encouragent les autres à recourir à tous les moyens et en prenant beaucoup de liberté avec l’éthique, pour augmenter les revenus et les profits. Reflet de beaucoup de milieux de travail où on jette les gens dès qu’ils ne rapportent plus assez. Le coût humain est considérable, les conséquences sont brutales et cela la pièce le fait très bien sentir.

 

Juchée sur ses très hauts talons, mince comme un fil, Williamson est la boss du bureau. Son intransigeance, son incompétence et sa cupidité en font quelqu’un de dangereux, n’ayant que son propre intérêt à cœur sans qu’une once d’humanité ne transparaisse dans la composition qu’en donne Marilyn Castonguay, diablement efficace. C’est la bitch ultime, arrogante et pénétrée de sa propre importance jusqu’au jour où une autre, plus bitch, plus jeune, avec des talons encore plus hauts, ne la détrône. Isabelle Miquelon, qui joue Danielle Moss avec des botillons qui n'ont peur de rien, est extrêmement intense et vicieuse mais aussi très drôle dans la scène où elle emberlificote sa collègue un peu nunuche (Louise Bombardier, impeccable) pour instiguer ce complot qui mènera Shelly Levene à sa perte. Léa Simard, Lingk, celle qui a signé un contrat sans réaliser ce à quoi elle s’engageait, exprime une touchante fragilité et Geneviève Laroche, la détective qui enquête sur le vol survenu au bureau, assure une présence efficace dans ce rôle un peu ingrat. Mais c’est Guillermina Kerwin qui vole le show. Sa Roma, la meilleure vendeuse, est incroyable d’énergie, de détermination et d’ambition aveugle. Elle ne recule devant rien et est prête a piétiner sa grand-mère pour atteindre le sommet. La comédienne en fait un type, littéralement, et joue avec une justesse digne de mention ce rôle exigeant.

 

Et Micheline Lanctôt?  Nous savons tous qu’elle n’avait pas mis les pieds sur une scène de théâtre depuis 24 ans. Dans une entrevue diffusée à la radio de Radio-Canada le matin de la Première elle disait se sentir très relax face à ce retour sur les planches. Trop relax, peut-être? Sa Shelley Levene débitait son texte, elle s’est trompée à quelques reprises dans ses répliques et ne semblait pas habiter ce rôle de requin vieillissant qui devrait susciter chez le spectateur une certaine compassion. On va mettre ça sur le compte de la nervosité et espérer que ça va se tasser lors des prochaines représentations.

 

Je relisais ma critique du Glengarry Glen Ross présenté au Rideau Vert en février 2016 où j’écrivais que la pièce m’avait semblé datée, figée dans les années 80 et sans beaucoup de résonnance avec notre époque en dépit du thème abordant la compétition et la fragilité économique des travailleurs autonomes. Ce que j’ai vu à l’Usine C est autre chose complètement. La lecture qu’en fait Brigitte Poupart dépoussière et actualise le texte de Mamet.  Elle rend superbement, d’un point de vue féminin, le goût cendreux de la vie lorsqu’on ressent constamment de la peur, cette frénésie morbide que l’on éprouve lorsqu’on est au bord de l’inexorable. Et, oui, la femme peut être une louve pour les autres femmes. Parfois.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Laurence Hervieux-Gosselin

Glengarry  Glen Ross : à l’Usine C jusqu’au 13 mai 2017.



05/05/2017
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