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Pour réussir un poulet: en reprise à La Licorne

J'ai vu cette pièce en 2014 et elle m'a laissée une impression durable. Pour réussir un poulet est de retour sur scène à Montréal et en province jusqu'en mai prochain. Fabien Cloutier a obtenu le Prix du Gouverneur Général pour ce texte, un honneur qui me semble terriblement mérité. Voici le texte écrit en 2014 sur ce moment fort de notre théâtre.

 

Je sors toujours la gorge serrée après avoir vu une pièce de Fabien Cloutier. La gorge serrée et au bord des larmes, parce que ce dramaturge a le don de nous amener au bord de la falaise et de nous donner la poussée qui nous fera tomber dans l’abîme de cette nature humaine pas toujours belle à regarder. Ça nous sort de notre bulle et je considère cela comme une nécessité.

 

Pour réussir un poulet ne déroge pas et si, dans les premières minutes de ce spectacle présenté à La Licorne, on rit des répliques assassines qui déferlent comme de la mitraille, peu à peu le malaise s’installe devant cette toile tissée par Mario Vaillancourt (Denis Bernard) le propriétaire des Galeries du Boulevard qui a engagé deux bozos : Carl (Guillaume Cyr) et Steven (Hubert Proulx) pour des petits boulots pas très payants et qui leur propose une gimmick qui leur permettra de faire facilement un gros tas de sous. Et là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Frank Underwood de House of cards. Mario Vaillancourt, sur une échelle plus humble et plus locale, disons, est de la même race, de ceux qui, pour arriver à leurs fins, par soif de pouvoir, d’argent, de contrôle, abîment et détruisent irrémédiablement ceux qui ont le malheur de les côtoyer. Et les personnages, comme les spectateurs, ne sortent pas indemnes de ce foutu engrenage à l’impeccable mécanique dont il est impossible de s’extirper.

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En une heure dix, on apprend tout sur ces deux paumés, des bons gars au fond, sans instruction, sans envergure, sans ambition mais qui ne sont pas méchants pour deux sous. La mère de Steven (Marie Michaud) nous fait rire avec ses conversations sur Internet avec son amie Jacqueline qui tient absolument à ce qu’elle signe des pétitions s’opposant à la lapidation d’une musulmane accusée d’infidélité ou quoi que ce soit d’autre pour lequel on lapide les femmes dans certains pays. La blonde de Steven, Melissa (Gabrielle Côté), qui elle non plus n’est pas allée à l’école trop longtemps et qui est serveuse dans le restaurant appartenant à Vaillancourt, aspire à autre chose mais le seul moyen qu’elle trouve pour améliorer sa condition c’est de tomber dans les bras de son horrible patron. Ce qui frappe chez tous ces personnages c’est leur misère culturelle, leur incapacité à voir au-delà de leur univers étriqué mais aussi leur désir de faire le mieux possible avec ce qu’ils ont. Ainsi on sent l’amour véritable que Carl porte à ses deux petites filles dont il a la garde une fin de semaine sur deux et c’est probablement parce que ce sentiment là est le plus pur qu’il sera foulé aux pieds de la façon la plus abjecte qui soit par l’incarnation du mal qu’est Vaillancourt.

 

La musique de Misteur Valaire souligne et accompagne l’action et l’émotion tout au long de la représentation. À la mise en scène, Fabien Cloutier a choisi un décor composé d’un grand mur jaune percé de deux portes devant lequel évoluent les comédiens. D’ailleurs on n’a pas besoin de plus que cela. Tout est ici dans ce texte, dans cette langue primaire et primale au vocabulaire pauvre qui utilise les cris et les larmes pour véhiculer la révolte et le ressentiment. Et même si j’ai trouvé Pour réussir un poulet très dur, à la limite du soutenable, j’ai aussi éprouvé une immense compassion pour Steven et Carl parce qu’on a envie de les prendre dans ses bras et de leur dire que, non, il n’y a pas que de la méchanceté et de la perversité en ce bas monde et que, comme le dit Léonard Cohen, à travers les failles on peut parfois apercevoir la lumière.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Suzanne O’Neill

Pour réussir un poulet : une production du Théâtre de la Manufacture, à La Licorne jusqu’au 8 avril 2017, puis en tournée à travers la province jusqu’en mai.


28/03/2017
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Vol au-dessus d'un nid de coucou: mais qui est le plus fou?

Ce fut un livre publié en 1962. La pièce suivit en 1963 et le film en 1975. Et je peux dire que mon expérience de Vol au-dessus d’un nid de coucou est maintenant complète après avoir vu la version théâtrale sur la scène du Rideau Vert.

 

C’est une bonne pièce de Dale Wasserman, comme étaient bons le roman de Ken Kesey et le film de Milos Forman. C’est de l’excellent matériel pour des comédiens avec ces rôles juteux et parfois spectaculaires qui ne sont pas exempts de profondeur. Des rôles aussi qui permettent de réfléchir sur la marginalité, ce qu’on appelle dans certains cas la folie, et sur une société qui ne supporte pas la différence dans les comportements, la façon de penser ou de voir le monde.

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Bien sûr qu’on ne peut s’empêcher d’évoquer Jack Nicholson qui incarnait Randle McMurphy au cinéma. Dans ce rôle, Mathieu Quesnel s’en tire fort honorablement en déployant une énergie maniaque et une présence physique imposante à travers ce personnage qui refuse l’autorité et la conteste de toutes les façons possibles. C’est lui l’électron libre qui sème la pagaille dans cette aile d’un hôpital psychiatrique où, étonnamment, la plupart des patients se trouvent là volontairement. Julie Le Breton en Garde Ratched apporte à sa composition la froideur et la rigidité requise, mais seulement ça. Il manque à son jeu une subtilité qui donnerait à cette femme une autre dimension. Dans son royaume étriqué où elle règne en dictatrice absolue, où elle se complait à humilier et à avilir, cette stérilité, cette sexualité réprimée et cette discipline insensée ne sont le pendant de rien du tout. Julie Le Breton joue sur un seul ton, avec une seule expression et avec un mur impénétrable érigé autour d’elle. J’aurais aimé discerner la faille de cette forteresse.

 

Les comédiens qui incarnent les patients sont tous formidables. Sylvio Archambault, Stéphane Demers, Justin Laramée, Frédérick Tremblay sont parfaits. Jacques Girard en Cheswick, Philippe David en Martini et surtout Renaud Lacelle-Bourdon en Billy sont remarquables. Ce personnage de Billy, dont Lacelle-Bourdon traduit toute la fragilité, est le plus attachant. On ne peut que ressentir de la pitié devant ce jeune homme que la mère a complètement anihilé et dont Garde Ratched poursuit l’œuvre. De son côté Jacques Newashish, le Chef Bromden, est une révélation. Ce colosse tendre et muet occupe un espace à la fois concret et évanescent dans ce texte. Il assume ce rôle avec une sagacité mystérieuse et toutes les scènes où il se retrouve seul parlent avec force de l’aliénation de ce personnage et de sa culture amérindienne.

 

La mise en scène de Michel Monty est par moment énergique et s’attarde à démontrer le surréalisme de la situation mais le début est un peu statique; on prend du temps à installer cette dynamique tordue entre des patients psychiatrisés qui vivent de leur plein gré dans cet environnement hyper-contrôlé sous l’influence délétère d’une garde Ratched castratrice. Le décor d’Olivier Landreville, qui représente une salle commune d’hôpital aux murs pelés et flanquée de fenêtre d’inspiration gothique, nous rappelle les conditions de vie des patients dans les asiles. Saint-Jean-de-Dieu vient tout de suite en tête. Et la prise quotidienne des médicaments, cette camisole de force chimique, l’utilisation des électrochocs et de la lobotomie ne peuvent que résonner dans un univers où, il n’y a pas si longtemps, c’est ainsi que l’on traitait des gens qui n’étaient peut-être pas si fous que ça après tout.

 

Les dernières quarante minutes de la pièce sont les instants où tout se cristallise, où une mise en scène survoltée se met au service de cette histoire de folie et de défi de l’autorité. C’est à ce moment aussi que les comédiens donnent tout ce qu’ils ont. Et la dernière scène où McMurphy devient l’agneau sacrificiel, le martyr qui trace la voie pour les autres, est chargée de signification. Il a perdu, oui, mais il a aussi gagné. Tout comme le Chef, voix silencieuse qui parle à voix haute.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : François Laplante Delagrave

Vol au-dessus d’un nid de coucou : au Rideau Vert jusqu’au 23 avril 2017. Et des supplémentaires du 16 au 26 août 2017.


28/03/2017
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Un Molière formidable au Théâtre Denise-Pelletier

Quoi de neuf? Molière!

Sacha Guitry répondait ainsi à ceux qui lui posaient la question. Et après avoir vu L’avare, mis en scène par Claude Poissant au Théâtre Denise-Pelletier j’ai beaucoup envie de répondre de la même façon à qui s’informera de ce qu’il y a de nouveau dans ma vie.

 

Cette production est remarquable à tout point de vue. Claude Poissant nous propose une pièce d’une drôlerie irrésistible mettant en valeur le talent de tous les comédiens qui se retrouvent sur scène. Le casting de cette pièce est inouï, chacun est parfait dans son rôle et la direction de comédiens, bondissante et jubilatoire, n’est pas en reste.  Que ce soit les enfants d’Harpagon, Cléante (Simon Beaulé-Bulman) et Élise (Laetitia Lambert), lui grand et efflanqué, elle minuscule créature qui ont tout à fait l’allure d’enfants à qui on n’a pas donné beaucoup à manger (pour économiser). Ou encore le valet Laflèche (Gabriel Szabo), le plus drôle et adorable serviteur qu’on puisse imaginer dont le charme fou se traduit dans des mimiques et une gestuelles phénoménales. Et aussi Maître Jacques (Samuel Côté) à la fois cocher et cuisinier pour son maître, changeant littéralement de chapeau selon la fonction qu’il remplit, présence forte et imposante, tendre aussi lorsqu’il parle de ses pauvres chevaux qui ont faim, mais complètement dominé par le petit homme à la cupidité sans limite qui est en face de lui. Valère (Jean-Philippe Perras) est tout à fait mignon et retors juste ce qu’il faut dans ses tentatives de manipulation de l’intraitable Harpagon. Mariane (Cynthia Wu-Maheux) est la seule qui n’exagère pas et peut-être qu’elle devrait. Elle semble un peu effacée devant la galerie de personnages colorés et extravagants qui l’entourent.

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Malgré tous les sparages auxquels vont se livrer Valère et Cléante pour arriver à leurs fins et empêcher des unions plus que désassorties, c’est Frosine (Sylvie Drapeau), altière et d’une séduction infinie en jupe, étole et talons hauts, qui va sauver la mise. On oublie souvent que si Sylvie Drapeau est une tragédienne hors pair, elle possède aussi un sens de la comédie extrêmement développé, ce qu’elle démontre ici pour notre plus grand plaisir en semblant s’amuser énormément. En Frosine, elle est la parfaite intrigante, ayant recours à tous les trucs de son sac à malices pour arriver à ses fins. Ses apparitions sur scène étaient ponctuées de nombreux rires à la représentation et c’était un délice de la voir et d’entendre sa belle voix grave.

 

Et Harpagon: habillé en chemise, pantalon rayé et bretelles qui rappellent les braies du costume d’Obélix et au yeux de rapace (ce que veut dire Harpagon en grec ancien), il a le visage cireux, la dégaine d’un mafioso, les yeux de quelqu’un qui ne reculerait devant rien pour assouvir sa monomanie. Jean-François Casabonne nous livre ici une composition remarquable, menaçante qui n’est pas sans laisser le spectateur avec un vague malaise.

 

La dernière image de la pièce est celle d’Harpagon sur le devant de la scène, avec sa cassette chérie contenant ses dix mille écus à qui il lance des regards amoureux mais aussi très inquiétants. Car sous les amusantes réparties et le comique avec lequel jouent les comédiens, se pointe ce qu’il y a de plus laid et de plus méprisable dans la nature humaine. Le seigneur Harpagon est, de tous les humains, l’humain le moins humain, nous dit Laflèche. Peut-être bien. Ou peut-être aussi le plus humain des humains.

 

Mais malgré l’horrible Harpagon, ce spectacle est un grand bonheur. Il y a là-dedans des trouvailles qui donnent une autre dimension à l’éloquence de Molière, à ce texte au langage à la fois raffiné et familier qui est une musique pour nos oreilles. Et il est essentiel de se faire rappeler de temps en temps que Molière est incroyable, qu’avec ses comédies profondes il sait comme pas un nous distraire en nous édifiant, nous faire penser en même temps qu’il nous fait rire avec la gravité dissimulée entre les lignes de ses textes. Et que c’est exactement ce que fait L’avare  avec beaucoup de panache et de façon inspirée, nous faisant entrevoir à travers nos réactions amusées les sphères les plus âpres de l’expérience humaine.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Gunther Gamper

 

L’avare : au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 8 avril 2017.


20/03/2017
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Les manchots d'Olivier Kemeid

L’admirable décor de Romain Fabre, trois chambres d’hôtel qui se téléscopent et où évoluent trois hommes, est selon moi la meilleure chose de la nouvelle pièce d’Olivier Kemeid présentée au Théâtre de Quat’Sous. L’espace qui se tamponne et carambole se révèle extrêmement efficace. Au début, on se demande comment la mise en scène (également d’Olivier Kemeid) va se débrouiller pour rendre dynamique l’effet de ces trois chambres vues simultanément et les allées et venues qui en découlent. Le pari est astucieusement relevé, disons-le.

 

Hélas, on ne peut pas en dire autant du reste. Kemeid voulait montrer les effets de la guerre ou d’une insurrection sur les occupants des chambres d’un grand hôtel sur la place principale d’une ville. On le sait, ce sont dans ces hôtels que les médias établissent leur quartier général mais c’est aussi là que des tireurs d’élite s’installent et blessent ou tuent manifestants ou représentants des forces de l’ordre. Il y a donc ces deux personnages, un journaliste et un sniper auxquels le dramaturge ajoute un père originaire de l’endroit qui est à la recherche de son fils. Une infirmière blessée lors d’échanges de coups de feu deviendra le catalyseur qui déterminera la rencontre entre ces trois hommes.

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Sasha Samar est le père éploré, Paul Ahmarani le sniper et Kevin McCoy le journaliste. Kevin McCoy est le seul qui a quelque chose à se mettre sous la dent, jouant entre les appels téléphoniques de sa mère qui s’inquiète pour lui et le topo qu’il doit produire pour la radio où il travaille. Les seuls moments de comédie reposent également sur lui et il s’en tire plutôt bien lorsqu’il utilise les clichés de rigueur et qu’il arrange un peu la vérité pour rendre son reportage plus vivant. Paul Ahmarani et Sasha Samar se retrouvent pour leur part à ne jouer que dans un seul registre, fâché et bougon pour le sniper, accablé et affligé pour le père. C’est très dommage, ai-je pensé, de limiter d’aussi bons comédiens de la sorte. Larissa Corriveau, de son côté, incarne l’infirmière blessée et après qu’elle eut recouvré ses esprits elle se révèle sentencieuse et plutôt antipathique.

 

Je n’ai pas compris les motivations du tireur qui déclare qu’il ne veut pas que son pays s’évapore (car viser les pieds des gens sur la Place changerait cela?) non plus que la douleur complètement intellectualisée du père. Leur souffrance n’est pas crédible, on n’y croit pas. Les personnages des Manchots  (parce que, nous dit-on, ils n’ont plus de bras pour étreindre ce qu’ils aiment) ne seront même pas des notes en bas de page dans l’Histoire qui s’écrit. Et ils se révèlent tous, à divers degrés, insupportables ou irritants.

 

Olivier Kemeid a installé une distance entre lui et ses personnages, entre ces mêmes personnages et leurs motivations. Il a traité le tout d’une façon trop cérébrale, évacuant l’émotion et ne trouvant rien pour en remplacer l’impact. Aucun élément, aucune situation ne dérangent ou ne déstabilisent le spectateur. Mais le pire c’est que le résultat est assommant comme une après-midi de parloir. On s’en fout de ces gens, ils ne nous touchent en rien et on sort du théâtre en constatant qu’il n’y a eu ni consolation, ni rédemption et que rien ne nous a marqué. J’étais sortie bouleversée de Moi, dans les ruines rouges du siècle que j’ai vu en 2013, également d’Olivier Kemeid et où jouait Sasha Samar. Mais dans Les Manchots rien ne rejoint l’universalité du propos de Moi, dans les ruines… L’écriture est trop tenue, trop guindée et tient à distance toute velléité d’humanisme. Le résultat est morne, froid et stérile à l’image des chambres d’hôtel où l’action se déroule.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : David Ospina

Les manchots : Une production Trois Tristes Tigres, au Quat’Sous jusqu’au 1er avril 2017.


17/03/2017
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La cloche de verre: Sylvia Plath incarnée

Enfin! Je vais pouvoir parler des Gilmore Girls dans une critique de théâtre.

 

Dans un épisode de cette adorable série, le chauffage chez Lorelai ne fonctionne plus. Pendant que Luke s’affaire à le réparer, Lorelai et sa fille, Rory, grelottent, assises à côté du four à gaz dans la cuisine. Lorelai dit alors : Now, I understand Sylvia Plath.

D’accord, c’est un humour un peu macabre. Mais les Gilmore Girls contenaient souvent des références littéraires dont je me délectais. Et celle-ci, faisant allusion au suicide en 1963 de Sylvia Plath qu’on a retrouvé la tête dans le four à gaz après qu’elle eut souffert de dépression toute sa vie, m’est apparue comme un hommage, peut-être un peu sarcastique, à cette talentueuse jeune femme de 30 ans qui n’en pouvait plus de vivre avec toute cette souffrance qui l’habitait.

 

C’est au Théâtre Prospero, dans la salle intime, un lieu parfait, que je suis allée voir cette production du Théâtre de l’Embrasure. Il y avait la tempête, soit dit en passant, mais les vrais amateurs de théâtre n’ont pas peur de se transformer en bonhomme de neige. Ce fut mon cas et je ne l’ai pas regretté.

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La scène nue et noire accueille les deux comédiennes. Très peu d’accessoires, le plus significatif étant un manuscrit dont les feuilles joncheront le sol. Les éclairages et une musique discrète vont créer l’atmosphère de ce spectacle de 55 minutes qui raconte, dans une transposition autobiographique, les événements et les réflexions qui émailleront le stage à New York que Sylvia Plath avait obtenu en 1953 après avoir gagné un concours littéraire. Elle a 19 ans, elle veut écrire mais est persuadée qu’elle manque de maturité et d’expérience pour produire quelque chose d’important. Elle est aussi tiraillée entre ce désir de création et cette volonté d’autodestruction qui la ronge. Elle fera plusieurs tentatives de suicide et tentera toute sa courte vie de concilier l’irréconciliable.

 

Les deux comédiennes incarnent Sylvia Plath-Esther à différentes époques. Elles se ressemblent étonnamment, habillées de la même façon avec jupes et jupons, petites blouses blanches, cardigan, les cheveux retenus par un bandeau, très années 1950. Si Marie-Josée Samson n’est qu’Esther en 1953, Marie-Pier Labrecque, ludique parfois, ajoute à son Esther quelques autres personnages avec lesquels elle nous fait naviguer sans écueils. Il y a des allées et venues dans le temps et des mises en abymes mais le résultat est limpide grâce à la simplicité voulue de la mise en scène de Solène Paré et au rendu sensible et brillant d’intelligence des deux protagonistes.

 

Le spectacle n’est pas exempt d’humour. Esther sera demandée en mariage par un Buddy qui réunit tous les clichés du College boy américain qui attend de sa future épouse qu’elle tienne sa maison et prépare ses repas. Il ne sait visiblement pas à qui il a affaire. Esther ne donne pas dans les choses futiles. Ce stage à New York dans un magazine féminin où ces jeunes filles intelligentes et de bonne famille courent de défilés de mode en cocktails mondains tout en tentant de faire bonne impression afin de s’assurer une éventuelle carrière apparaît d’un vide abyssal à Esther, elle qui se sent inadéquate, étrangère à ce monde, aliénée de ses semblables. Marie-Josée Samson et Marie-Pier Labrecque rendent tout cela avec une précision et une délicatesse infinies.

 

En parallèle, la pièce évoque l’exécution en juin 1953, de Julius et Ethel Rosenberg, ce couple de juifs américains accusés et condamnés pour espionnage au profit de l’Union soviétique après un procès marqué par les irrégularités. Leur mort sur la chaise électrique a frappé l’imaginaire de Sylvia Plath elle qui, plus tard, subira de nombreux traitements aux électrochocs.

 

Il y a une qualité hypnotique à ce spectacle. J’ai été happée dès le départ par ce texte si fort, à la fois dur et tendre, adapté et traduit magnifiquement par Suzie Bastien. On y sent toute la fragilité de l’écrivain, toute sa volonté aussi de surmonter cette obscurité en elle, ce trou noir qui la dévorera ultimement.  À 19 ans elle est triste et fatiguée. Et les comédiennes travaillent comme une dentelle ce registre d’émotions et en captent tous les frémissements, rendant tangible toute cette violente et diffuse réalité.

 

Marie-Claire Girard

 

Crédit photo : Antonin Gougeon

La cloche de verre : Une production du Théâtre de l’Embrasure, au Prospero jusqu’au 1er avril 2017.


15/03/2017
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